Les socialistes suisses au niveau de leurs camarades français…

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Stéphane Montabert est Français d'origine. Installé depuis 1988 en Suisse, citoyen suisse depuis 2009, il est membre du Conseil Communal de Renens, élu UDC. Stéphane Montabert apporte à MaVieMonArgent un regard, souvent décalé et toujours pertinent, débarrassé des scories de l'ambiance franco-française sur notre propre actualité ou l'actualité européenne.

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Des socialistes suisse viennent de déposer un projet démagogique de limitation des salaires en Suisse. Stéphane Montabert démonte calmement le raisonnement et en extrait tous les effets pervers…

Combien des jeunes socialistes à l’origine de l’initiative 1:12 visant à réglementer les hauts salaires en entreprise ont-ils eux-mêmes jamais travaillé dans le privé? Probablement pas beaucoup. Leur propre site délivre ses arguments en annonçant dissiper les malentendus… mais toute l’initiative est un gros malentendu.

Imaginons les perspectives d’un méchant cadre supérieur d’entreprise. Appelons-le Mister Greed. Mr Greed, la cinquantaine grisonnante, est un individu profiteur, cynique et manipulateur (ajoutez d’autres qualificatifs selon votre bon plaisir, ne reculez devant aucun cliché!) et naturellement, très très bien payé. Disons 1,2 millions par an, ce qui nous fait une somme rondelette de 100’000 CHF mensuels.

L’entreprise pour laquelle Mr Greed travaille, EvilCorp™, une multinationale cotée en bourse, produit d’horribles OGM, extrait du pétrole, empoisonne l’humanité avec de l’huile de palme, vend des armes ou des médicaments hors de prix, peu importe. EvilCorp™ est présente dans 63 pays. En Suisse le plus bas salaire versé par l’entreprise est de 4’000 CHF mensuel, donc selon l’initiative le plafond salarial serait de 576’000 CHF annuels.

Mr Greed est sans scrupule – c’est dans la définition du poste – et lorgne d’un mauvais oeil le texte des jeunes socialistes dans un article de journal. Entre deux bouffées de cigare il pense tout haut: « Mmh, si ce disastrous project est accepté, comment vais-je faire pour continuer à toucher my jackpot? » Mais après un bon repas de caviar à la cantine le midi, Mr Greed est de bonne humeur: il a discuté avec d’autres requinscollègues. Sur un ton mi-figue mi-raisin, l’un d’eux a suggéré le doublement de tous les bas salaires pour rentrer dans les clous de 1:12, provoquant l’hilarité générale. Lorsque les rires sont retombés, les cadres se sont penchés plus sérieusement sur diverses stratégies.

Première possibilité, déguiser son salaire. On échange simplement une partie de celui-ci contre des avantages équivalents en nature. Résidence de fonction, voiture de fonction, chauffeur de fonction, majordome de fonction, école privée de luxe de fonction pour les enfants: un grand nombre de prestations que Mr Greed paye de sa poche pourraient être pris en charge par l’entreprise, diminuant d’autant son salaire nominal. La ficelle semble grosse mais il y a bien des moyens de cacher l’origine des services…

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Deuxième possibilité, délocaliser. De nombreux subalternes de Mr Greed pourraient bien voir leur emploi transféré en Roumanie ou en Chine. EvilCorp™ assurait jusqu’ici une partie de sa production en Suisse mais rien n’est gravé dans le marbre. Les justifications « médiatiquement acceptables » relèvent de la péripétie. L’éviction de ces employés permettra de dégager les bas salaires face à la loi suisse. Pour les collaborateurs de proximité, comme les anonymes chargés du nettoyage de son bureau ou du service à la cantine, Mr Greed prévoit tout simplement leur remplacement par une société de service. Ne resteront donc officiellement en Suisse que les hauts salaires. Le tour est joué.

Troisième possibilité, créer une structure ad-hoc. C’est extrêmement simple: le siège d’EvilCorp™ serait scindé en deux, avec d’un côté tous les employés jusqu’à 576’000 CHF de salaire annuel, et de l’autre, les salaires supérieurs (de 576’000 CHF à douze fois ce montant, soit 6’912’000 CHF), le tout chapeauté par une Holding ou une structure plus complexe si nécessaire. Les deux entités respecteraient scrupuleusement le ratio 1:12. Si des salaires réellement stratosphériques dépassaient les sept millions, il serait toujours possible de créer une troisième entité.

Quatrième possibilité, déménager le siège. Pourquoi travailler en Suisse? Mr Greed fait déjà de nombreux allers-retours à la City de Londres ou à Singapour. Il n’a pas d’attaches particulières pour ce pays (il parle à peine français) et le climat genevois lui réussit peu. Il estime que la Suisse est de moins en moins attractive par bien des aspects. Même le marché européen est atone. La direction évalue régulièrement les avantages et les inconvénients d’un déplacement du siège de l’entreprise ; il se pourrait que cette fois-ci la décision de changer d’horizon l’emporte.

D’autres suggestions ont fusé lors du déjeuner, comme se faire payer une partie de son salaire à l’étranger, devenir l’employé détaché en Suisse d’une filiale étrangère, passer le salaire en prime ou stock-options ou des montages plus astucieux encore, mais ce n’était qu’une phase exploratoire. EvilCorp™ a un département comptable entier cherchant sans cesse à optimiser les contributions fiscales de la société ; pour ces spécialistes, contourner l’initiative 1:12 sera un jeu d’enfant.

 

Désolé de refroidir l’enthousiasme des utopistes sous une bonne douche de réalisme mais l’idée que l’initiative des jeunes socialistes permette effectivement de contrôler les salaires élevés ne tient pas debout.

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1_12.pngJe ne prétendrai à aucun moment que Mr Greed est un type bien, ni qu’il mérite chaque centime de son salaire. Il me paraît évident en revanche qu’il n’a aucunement l’intention de renoncer à celui-ci. Sachant en plus qu’il n’a aucune moralité, qu’il est bien conseillé et que son entreprise a les moyens, il n’est pas à court d’options. Il aura toujours une longueur d’avance sur ce que concocte le Parlement.

Paradoxalement, les 99,62 % d’entreprises non concernées par 1:12 subiront, elles, des tracasseries administratives inutiles puisque les services de l’Etat devront vérifier les salaires de tous, égalité de traitement oblige. La paperasserie augmentera d’autant plus que la loi d’application deviendra complexe dans le vain espoir d’attraper les gros poissons.

Faut-il pour autant renoncer devant les dérives salariales? Faut-il laisser dans certaines multinationales les cadres supérieurs en connivence avec la direction piller sans vergogne leur entreprise? Non! Les abus en termes de rémunération sont bien réels et il faut les combattre. Et c’est ce qu’a fait le peuple suisse – à travers l’initiative Minder en mars de cette année.

L’initiative Minder place les rémunérations sous le contrôle des seules personnes que les cadres dirigeants des grandes sociétés craignent vraiment, les actionnaires. Elle a été approuvée il y a six mois, pourquoi ne pas attendre qu’elle déploie ses effets?

L’Initiative 1:12 part d’un bon sentiment, mais la réalisation ne suit pas. Elle n’aura aucune conséquence sur les rémunérations qu’elle prétend encadrer, ne montera pas les salaires les plus bas, fera peser une charge administrative supplémentaire sur les PME helvétiques et risque bien de leur faire perdre de très gros clients.

La question des pertes fiscales occasionnées par l’initiative 1:12 est sujette à controverse ; l’Union Suisse des Arts et Métiers cite les chiffres désastreux d’une étude de l’Université de Saint-Gall, mais toute estimation est difficile. Il est néanmoins piquant de constater que la gauche accepte par avance la diminution des revenus fiscaux conséquente à sa propre initiative tout en brandissant l’épouvantail de cette même diminution pour des textes auxquels elle s’oppose, comme l’initiative sur les familles, en votation… Le même jour!

Soyons honnêtes: les prétendues pertes fiscales avancées par les uns ou par les autres sont très secondaires par rapport aux objectifs idéologiques qu’ils défendent. L’initiative 1:12 aura peut-être un petit effet, puisqu’elle vise à diminuer les salaires les plus imposés, mais comme la plupart des personnes visées lui échapperont… La perte d’attractivité du pays et le cortège de délocalisations qui s’ensuivra sont, en revanche, plus difficiles à estimer.

Stéphane Montabert

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