Analyse de la situation brésilienne

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Le Minarchiste est Chartered Financial Analyst et professionnel de l’investissement, gestionnaire de portefeuilles d’actions à Montréal.

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brazilLe brésil, LE pays donné en exemple, a révélé cet été un profond malaise social et populaire.

Le Minarchiste analyse, dissèque, pour nous la réalité brésilienne. Oui, les chiffres font de ce pays un véritable miracle économique, pourtant, des maux endémiques le rongent qui pourrissent cette réussite. Un regard pragmatique et posé permet de mieux comprendre la réalité brésilienne et, éventuellement, d’en tirer les leçons pour d’autres pays…

Les plus grandes manifestations qu’a connu le Brésil depuis plus de 20 ans ont récemment débuté à Sao Paulo suite à une augmentation de 9 sous des tarifs d’autobus. Évidemment, ce catalyseur plutôt anodin (les tarifs d’autobus étaient gelés depuis 30 mois, cette augmentation ne compense même pas l’inflation générale durant cette période) cache un malaise plus profond. Pourquoi une telle grogne dans un pays où la croissance économique a été phénoménale au cours des années 2000s et où la pauvreté a tant reculé?

 

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Suite au choc pétrolier de 1973, le Brésil a adopté la fameuse stratégie de « substitution des importations » avec un résultat conforme à ce que cette stratégie a livré dans d’autres pays – c’est-à-dire médiocre. Durant les années 1970s, le gouvernement a levé de la dette à l’étranger (la dette étrangère s’élevait à $54 milliards en 1980). Suite à cet apport monétaire, l’inflation a accéléré de 16% en 1973 à 110% en 1980. Les choses ne se sont pas améliorées durant les années 1980s. L’inflation a atteint 5000% en 1993.

C’est alors que fut instauré le Plano Real en 1994. Ce plan allait introduire une nouvelle devise ainsi que des restrictions fiscales et monétaires de manière à contrôler l’inflation. Les taux d’intérêt plus élevés ont attiré des capitaux étrangers, qui ont aidé à financer le déficit commercial du pays. Le problème était que le Real était alors arrimé au dollar US, une situation intenable (comme ce fut le cas au Chili sous Pinochet), ce qui mena à une crise financière en 1999 marquée par une immense dévaluation, suite à laquelle le Real devint une devise flottante indépendante.

L’autre aspect du Plan Real fut une certaine libéralisation du commerce international (le tarif moyen baissa de 32% en 1990 à 14% en 1999). Le Brésil demeure néanmoins un pays fortement protectionniste. Selon le classement de l’Institut Frazer (item #4, liberté de commerce international), il se classe au 100e rang sur 141 pays en ce qui concerne le libre-échange, avec un score de 6.4 sur 10 (le Canada est au 59e rang avec un score de 7.1 et les États-Unis au 28e rang avec un score de 7.6). Le gouvernement privatisa aussi plusieurs secteurs tels que l’acier, les télécommunications et l’électricité.

Ces réformes allaient laisser place à une superbe période de croissance économique durant les années 2000s. Entre 2000 et 2010, les termes de l’échange du Brésil ont augmenté de 25%, ce qui signifie que le prix des exportations brésiliennes a augmenté plus vite que le prix des importations, surtout parce que les prix des ressources naturelles ont augmenté, mais aussi parce que le Real s’est apprécié. En revanche, le Brésil dépend maintenant beaucoup plus de l’économie Chinoise et de sa demande pour le fer, le soja et le pétrole. Il est d’ailleurs intéressant de noter qu’il y a quelques mois, les banques centrales des deux pays se sont entendus sur un swap de devise bilatéral concernant $30 milliards, qui facilitera le commerce entre eux.

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Ceci dit, même si l’économie a cru fortement, la masse monétaire a cru encore plus vite, soit en moyenne de plus de +17% par année entre 2000 et 2012! Le taux directeur de la banque centrale a quant à lui diminué de 19% en 2000 à 7.25% en 2012. Le déficit fiscal s’est grandement amélioré par rapport à 1998/99, mais il est tout de même demeuré négatif entre -2% et -4% du PIB. Les surplus de la balance commerciale (exportations moins importations) ont financé ces niveaux de dépenses élevés.

Il n’en demeure pas moins que la politique monétaire brésilienne a engendré un boum de crédit. Entre 2002 et 2012, la dette des ménages a doublé en pourcentage du PIB, passant de 25% à 50%. La nouvelle monnaie créée par cet endettement a dopé la consommation ce qui a contribué à maintenir la croissance des prix entre 5% et 7%. Ceci dit, cette croissance des prix était tolérable, ce qui a permit à la banque centrale de continuellement faire baisser les taux d’intérêt en créant de la monnaie. Mais ce sont surtout les prix des actifs qui ont bénéficié de l’inflation. Les prix des maisons et de la bourse ont explosé. Notez que le niveau d’endettement du Brésil est tout de même modéré comparativement aux pays du G7, mais avec des taux d’intérêt astronomiques, cet endettement pèse de plus en plus sur la santé financière des ménages. En contrepartie, la croissance de la productivité du Brésil a été médiocre, dû à un niveau d’investissement très petit en pourcentage du PIB comparativement aux autres pays du BRICS. En fait, les Brésiliens épargnent très peu comparativement aux autres pays émergents, ce qui fait en sorte que le pays est très dépendant des investisseurs étrangers pour financer ses investissements.

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Néanmoins, la situation économique du Brésil a connu un retournement de situation vers la mi-2011 : l’économie s’est mise à ralentir. Depuis plus de 2 ans, le gouvernement tentait de contrer l’appréciation de la devise brésilienne par des mesures répressives. Beaucoup de capitaux étrangers sont entrés au Brésil au cours des années 2000 et surtout vers la fin de la décennies, pour bénéficier d’une croissance économique supérieure aux pays du G7 et de taux d’intérêts réels positifs (lesquels étaient négatifs au sein du G7 depuis la crise de 2008). Ainsi, des taxes sur les flux monétaires internationaux ont été instaurées, avec plus ou moins de succès. L’inflation était en accélération depuis 2010, ce qui forçait la banque centrale à augmenter le Selic (le taux directeur de la Banque du Brésil) de 8.75% à 12.5% entre février 2010 et juillet 2011.

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Au même moment (mi-2011), la croissance mondiale connaissait un ralentissement marqué, surtout en Chine, la principale destination des exportations brésiliennes. Par ailleurs, les prix de l’acier (la principale ressource exportée par le Brésil) ont dégringolé. À partir du milieu de l’été 2011, plusieurs indicateurs économiques ont tourné au même moment.

1)      Le Real a cessé de s’apprécier et a alors entamé une dévaluation de plus de 30% (ce qui met de la pression à la hausse sur les prix des biens importés).

2)      Le surplus de la balance commerciale s’est effondré, pour même devenir négatif pour la première fois depuis longtemps.

3)      La croissance du prix des maisons s’est mise à ralentir.

4)      La Bovespa (bourse) s’est effondrée de 35% depuis octobre 2010.

5)      La croissance du PIB a ralentit sous la barre des 3% (ce qui constitue une récession pour un pays émergent comme le Brésil).

6)      La banque centrale a cessé d’augmenter le Selic, et s’est mise à l’abaisser.

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Depuis ce temps, l’économie brésilienne ne va nulle part…

L’économie du Brésil a bénéficié de sa libéralisation partielle durant les années 1990s ainsi que d’un boom d’endettement durant les années 2000s, mais la croissance économique observée durant les années 2000s était structurellement insoutenable. Dorénavant, le pays a grandement besoin de réformes structurelles pour poursuivre sa progression, et ce n’est pas dans cette direction qu’il se dirige sous Dilma Rousseff, une ancienne militante communiste.

Au Brésil, la fiscalité est excessivement complexe (la plus compliquée au monde selon la Banque Mondiale) et engendre beaucoup d’incertitude. Les impôts représentent 36% du PIB (comparativement à 22% en 1988), ce qui est très élevé comparativement aux autres pays émergents, d’autant plus que les services publics reçus par la population sont plutôt maigres. Au Brésil, une PME met en moyenne 2600 heures par année à préparer ses rapports d’impôts, comparativement à la moyenne mondiale de 277 heures (selon la Banque Mondiale). Les redevances minières ont été augmentées de 2% à 4% des revenus, ce qui n’est relativement pas exagéré, mais le processus a été si laborieux et long que plus de 5,000 projets représentant au moins 20 milliards de Reals en investissements ont été mis sur la glace entre-temps, alors que plusieurs petites entreprises ont fermé boutique.

En fait, l’argent des impôts sert surtout à défrayer les coûts de la bureaucratie gouvernementale et des fonds de pension des fonctionnaires. La présidente Rousseff a promis de rendre public les noms et les salaires de tous les employés du gouvernement fédéral de façon à ce que les gens sachent à quel point ils sont bien payés. Par exemple, une infirmière en charge d’une clinique réservée à des employés municipaux gagne 12 fois le salaire moyen des travailleurs du secteur privé et pourra commencer à recevoir ses indemnités de retraite au début de la cinquantaine même si elle continue de travailler (donc en plus de son salaire). Selon la loi, les fonctionnaires ne peuvent pas être mis à pied et ne peuvent pas subir de réduction de salaire. Entre 2003 et 2010 (sous le règne de Luiz Inacio Lula Da Silva), les salaires des fonctionnaires ont augmenté plus de deux fois plus vite que l’inflation.

Cela fait partie de ce qu’on surnomme le « Brazil Cost ».

En plus du système fiscal et de la bureaucratie, l’autre composante de ce coût sont la piètre qualité des infrastructures. L’électricité coûte aussi très cher au Brésil. Malgré le fait que 70% de son électricité est hydroélectrique, le coût moyen du courant y est de 50% plus élevé que la moyenne mondiale. La cause principale est le niveau de taxation, qui représente 45% de la facture électrique moyenne. L’électricité est sujette à 28 taxes différentes. Les transports en commun sont coûteux (un travailleur au salaire minimum à Sao Paulo paiera 20% de son salaire brut à cet effet), sur-utilisés et de piètre qualité. Les tarifs n’augmentent pas (ayant été gelés pendant 30 mois pour contrer les pressions inflationnistes) alors que les salaires des employés augmentent plus vite que l’inflation, il ne reste donc pas de budget pour investir dans le réseau.

Par ailleurs, le marché du travail du Brésil est plutôt rigide. Il est très difficile et coûteux de renvoyer un employé. Il y a des pénuries de main d’oeuvre qualifiée en raison de la piètre performance du système d’éducation. Le salaire minimum du Brésil est maintenant trois fois plus élevé que celui de l’Indonésie ou du Vietnam, ce qui rend difficile la diversification de l’économie en-dehors des mines, du pétrole, de l’agriculture et de la foresterie.

Au Brésil, 68% de la population est « illettrée fonctionnelle » et 10% complètement illettrée. Seulement 10% de la population a obtenu un diplôme d’études supérieures. Le système public est gratuit du primaire à l’université, mais la qualité est médiocre (32% des bacheliers sont illettrés fonctionnels!). Le système d’éducation est géré par le gouvernement fédéral et les gouvernements régionaux sont en charge de l’implémentation des directives. L’insuffisance du système universitaire public (nombre de place limité, infrastructures en décrépitude) est compensée par l’essor des universités privées (75% des étudiants universitaires fréquentent une institution privée), mais la qualité y est variable et laisse souvent à désirer. Cependant, le problème d’éducation au Brésil commence bien avant l’université, alors que les étudiants qui y arrivent ne maîtrisent pas les connaissances de base qu’ils auraient dû acquérir au primaire et au secondaire, où 84% des étudiants fréquentes des écoles publiques gratuites. Les universités publiques sont élitistes, n’acceptant que les meilleures étudiants qui proviennent souvent de classes aisées, lesquels ont la plupart du temps fréquenté une école secondaire privée, qui sont meilleures que les écoles secondaires publiques, ce qui aide à franchir l’examen d’entrée aux prestigieuses universités publiques (je sais…ce paragraphe est compliqué!).

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Le résultat de cette lacune est qu’il y a un manque de travailleurs à compétence élevée, et par conséquent une prime salariale très élevée pour ceux-ci, ce qui gonfle les inégalités. La prime au diplôme du Brésil est de 156% comparativement à 50% pour la moyenne de l’OCDE.

D’autre part, le coût du crédit est astronomique au Brésil, d’abord parce que l’inflation est élevée, mais aussi parce que les taux de pertes de crédit sont constamment très élevées, ce que les banques compensent en exigeant un taux d’intérêt élevé. Cette situation est en partie causée par un système judiciaire déficient qui rend les processus de faillite et de recouvrement très longs, laborieux et coûteux.

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Petrobras, l’entreprise nationale de pétrole, est dorénavant davantage gérée selon des intérêts politiques que dans l’intérêt des actionnaires minoritaires (environ 66% des actions sont transigées en bourse). L’entreprise est mal gérée et son conseil d’administration est dominé par des candidats nommés par le gouvernement. Comme Petrobras a le monopole des gisements pré-sal, cela nuit grandement au développement de l’industrie énergétique du pays. Une loi stipule qu’au moins 65% des équipement pour le forage en eaux profondes doivent être produits localement, ce qui fait gonfler les coûts et ralentit le développement. En plus de cela, le gel du prix du pétrole depuis 7 ans rend plusieurs projets non-rentable et force Petrobras à gaspiller du capital en important du pétrole étranger pour ensuite le revendre moins cher (au prix plafond) à la population. Pour ces raisons, la croissance de la production pétrolière du pays s’est arrêtée, alors que les champs pétrolifères « pré-sal » (sous la couche de sel) contiennent possiblement plus de 100 milliards de barils. Ce ralentissement causé par l’ingérence du gouvernement a permis au pétrole de schiste américain de devancer le pré-sal du Brésil.

Au niveau de l’État-providence, le Brésil utilise un système nommé « transferts conditionnels » ou « Bolsa Familia » qui consiste à ce que les parents reçoivent des allocations tant que leurs enfants vont à l’école. Si un enfant obtient de bonnes notes, les parents reçoivent un boni, alors que s’il manque les cours, les paiements s’arrêtent. Ce système fonctionne bien et a possiblement contribué à réduire les inégalités du pays, qui demeurent tout de même très élevées.

Conclusion :

Revenons à la question du premier paragraphe : pourquoi une telle grogne?

1)      L’inflation s’accélère suite à ce que la devise se soit dépréciée.

2)      Le ralentissement économique engendre moins d’opportunités pour la population, qui s’est significativement endettée au cours des dix dernières années.

3)      Les taxe et impôts sont élevés et complexes, alors que les services et infrastructures qu’ils sont supposé financer demeurent médiocres.

4)      La bureaucratie est étouffante et favorise les riches biens connectés au gouvernement.

5)      Les fonctionnaires forment une classe privilégiée de la société.

6)      Le gouvernement gaspille des sommes faramineuses pour la Coupe du Monde de la FIFA de 2014.

7)      La corruption est systématique et solidement implantée au gouvernement.

Le risque est que les gains effectués ces dernières années en ce qui concerne la réduction de la pauvreté se renversent, ce qui pourrait être précipité par le déclin économique qu’a récemment connu le Brésil. Néanmoins, le Brésil bénéficie d’une position fort enviable pour plusieurs raisons :

1)      L’endettement (public et privé) est encore à un niveau acceptable.

2)      Le pays est assis sur des réserves pétrolières (entre autres ressources) considérables.

3)      Il dispose aussi de réserves de devises étrangères élevées et d’une devise tout-de-même forte, tout en ayant une inflation relativement contrôlée et un déficit fiscal modéré.

Malheureusement, la réduction de la bureaucratie étouffante (et des dépenses étatiques qui vont avec) est ardue, voire impossible en raison de l’emprise des syndicats. Une réforme du système judiciaire permettrait de réduire les pertes de crédit du système bancaire, et par conséquent de permettre aux banques de réduire les taux d’intérêts exorbitants qu’elles exigent, ce qui facilitera l’entreprenariat. Finalement, l’État devrait privatiser autant que faire se peut, de manière à ce que les services à la population s’améliorent, ce qui permettrait possiblement de contrer les lacunes du pays en infrastructures, en santé et en éducation. Petrobras et Vale devraient aussi être libérées de l’emprise politique du gouvernement de manière à créer davantage de richesse. Les contrôles de prix, incluant le salaire minimum, et de flux financiers devraient être retirés et les taxes sur l’énergie réduites. Ceci dit, ces recommandations ne sont pas sur le point d’être à l’agenda… Ce n’est pas par de telles mesures que Dilma Rousseff s’est fait élire et a obtenu un taux d’approbation constamment élevé.

Rousseff

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