Gouvernement profond, le complot des anti-complot

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DEA d'histoire - ENA - Passé par la FFSA, le MEDEF, administrateur de l’ACOSS, de la CNAV, de l’UNEDIC, de Pole Emploi, de l’AGIRC, de l’ARRCO, président de l’APEC, mais aussi trésorier de l’OPCA de l’assurance, administrateur de B2V etc etc.... Auteur de "Jusqu’ici tout va bien"; "Au coeur du MEDEF"; "Faut-il quitter la France?"

gouvernement profondLes anti-complotistes sont-ils les principaux producteurs des théories du complot? Un article sur le gouvernement profond aux États-Unis semble le montrer

Rudy Reichstadt, animateur de Conspiracy Watch, vient de produire un article sur les critiques de certains trumpistes contre le gouvernement profond qui mérite une lecture divertissante. Rudy Reichstadt fait en effet partie de ces petits chiens de garde de la bien-pensance chargés de désigner les auteurs autorisés et de mettre à l’index un lot grandissant de dissidents. Son credo est celui du complotisme: Reichstadt est là pour nous dire, façon Savonarole, quels livres ont le droit d’être lus et quels livres méritent des autodafés dès lors qu’ils sont produits par des complotistes.

En ce sens, il applique avec une bonne conscience digne d’un inquisiteur le principe selon lequel il n’est pas de sotte manière d’acquérir sa médiatisation, serait-ce en devenant censeur quasi-officiel au service d’une domination culturelle douteuse.

Les anti-complotistes voient des complots partout

Reprenons donc, pied à pied et en la citant laborieusement l’argumentation selon laquelle les théories du gouvernement profond sont complotistes.

Premier point: « l’ »Etat profond » existe-t-il vraiment? » se demande Reichstadt. Et là, on se dit que l’article va disserter sur l’existence d’un État profond en examinant les bases scientifiques de cette théorie régulièrement discutée ici. Comme Reichstadt n’est pas complotiste, on imagine qu’il va argumenter.

Après une restitution de la page Wikipédia consacrée au sujet, Reichstadt se lance dans son argumentation:

Si le concept peut faire valoir ses prétentions à rendre compte imparfaitement mais sûrement d’une partie bien tangible de la réalité dans le contexte de régimes semi-démocratiques ou autoritaires comme en Turquie et en Egypte (on parle en arabe de « dawla âmiqa« ), où le pouvoir civil est placé sous la surveillance, voire la tutelle directe de l’armée, il apparaît en revanche autrement plus discutable de parler d’ »Etat profond« s’agissant de démocraties libérales politiquement stables, garantissant les libertés publiques fondamentales, dotées de contre-pouvoirs efficients, d’une presse plurale et d’un Etat de droit authentique.

Traduction: une démocratie libérale ne peut pas être sujette à un gouvernement profond. Celui-ci n’existe que dans les dictatures ou les semi-dictatures. D’accord, mais pourquoi? Et comment ne pas constater que cette affirmation se heurte à des évidences simples.

Par exemple, il est évident qu’en France il existe une technostructure qui maintient la pérennité de certaines lignes politiques (l‘histoire réelle de la sécurité sociale en est la preuve) par-delà les élus et la classe politique apparente. Nier le poids de la technostructure dans la prise de décision politique paraît quand même non seulement curieux, mais suspect.

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Sur ce point, Reichstadt semble avoir une réponse toute faite: ceux qui affirmeraient qu’il existerait des gouvernements profonds dans les démocraties libérales sont des complotistes.

Comment Reichstadt fabrique des complotistes

Se met alors en marche la machine Reichstadt pour expliquer que toute philosophie de l’histoire ou toute analyse historique fondée sur la responsabilité humaine (à rebours des théories marxistes) est complotiste.

On notera ici les ficelles quasi-grammaticales utilisées pour fabriquer une théorie du complot. D’abord Reichstadt indique qu’Edwy Plenel soutient qu’il existe un État profond en France, qui serait celui de la haute administration. Ensuite, il indique: « Outre-Atlantique, ce sont les médias favorables à Donald Trump qui ont sorti cette expression incroyablement élastique de sa relative confidentialité ».

On remarquera la méthode de Reichstadt: pour savoir si une démocratie libérale peut être sujette à un gouvernement profond, il ne cherche pas des faits, il lit le nom des auteurs. Fidèle à ses réflexes inquisitoriaux, les idées ne l’intéressent pas. Il veut seulement savoir si ceux qui utilisent l’expression « État profond » ont bonne réputation ou pas.

Soit tu es validé par la bien-pensance et ton casier moral est vierge, auquel cas l’expression que tu utilises est acceptable. Soit ton casier est chargé, et l’expression devient interdite. Dans le cas de la théorie du gouvernement profond, Reichstadt rapproche Edwy Plenel et les admirateurs de Trump (catégorie large dont le caractère infamant tient lieu d’argumentation).

Reichstadt égrène ensuite la liste de ceux qui utilisent aussi l’expression d’État profond: Serge Halimi, et Peter Dale Scott, « un professeur de littérature à la retraite qui a fait du concept d’ »Etat profond » un véritable fond de commerce« . La rhétorique est ici plaisante, puisqu’elle concentre le fiel de la suggestion négative: Dale Scott est un professeur de littérature, il est à la retraite, et il fait commerce de son expression. Comme Reichstadt a probablement conscience que son argumentation est un peu courte, il la ponctue par la phrase qui tue: « l’éditeur des trois livres traduits en français de Dale Scott soit aussi celui des ouvrages de l’auteur conspirationniste Thierry Meyssan et un proche des militants de ReOpen911. »

Et voilà! la meilleure preuve du caractère conspirationniste de la théorie de l’État profond, c’est Thierry Meyssan a édité la traduction française de Peter Dale Scott.

La technique argumentaire utilisée repose un sophisme vieux comme le monde, qu’on appellera par facilité les chiffons rouges. Il ne s’agit pas d’expliquer pourquoi un gouvernement profond ne peut exister dans une démocratie libérale, il s’agit paresseusement d’expliquer que tous ceux qui le pensent ont mauvaise réputation, et même qu’ils sont complotistes. La preuve, Meyssan a publié une traduction en français qu’un livre qui défend cette théorie.

Cette technique peut être déclinée à l’infini, façon poèmes jaculatoires de l’Église. Ainsi, Reichstadt continue son numéro de Savonarole:

D’Alain Soral à Eric Zemmour ou Aymeric Chauprade en passant par Stephen Bannon, Alex Jones et l’animateur de la chaîne Fox News, Sean Hannity, chacun dispose avec cette notion mal dégrossie d’ »Etat profond » du sésame qui lui manquait pour raconter à peu près n’importe quoi sans jamais avoir à le prouver. Ainsi a-t-on vu le site d’extrême droite américain Breitbart accuser l’ »Etat profond » d’avoir organisé la fuite d’informations sur Trump au New York Times et au Washington Post.

Le lecteur distrait ou naïf ne s’aperçoit alors pas clairement que Reichstadt vient de lui expliquer par suggestions progressives qu’Edwy Plenel et Alain Soral c’est la même chose, que Mediapart, Fox News ou Breitbart, c’est la même veine. Joli numéro de petit commissaire politique!

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Le zéro pointé de Reichstadt en philosophie de l’histoire

Comme Reichstadt sent bien qu’il ne comprend pas tout ce qu’il dit et qu’il ne mesure pas toutes les implications de cette grotesque généralisation à laquelle il se livre (signe que la bien-pensance peine à recruter des gens intelligents), il se fend de ce monument de pensée binaire qui pourra un jour figurer dans les manuels d’histoire de la propagande:

A ce stade, il faut préciser que l’on peut bien, sans sombrer dans le complotisme, faire usage de concepts abstraits pour décrire la réalité de manière dramaturgique. De Platon à Hegel, la philosophie occidentale a noirci des milliers de pages sur le rôle historique du « Logos ». De la même manière, il n’y a rien d’injustifiable à lire l’histoire politique européenne des deux derniers siècles à l’aune d’un affrontement tellurique entre « la Réaction » et « le Progrès », « le Capital » et « le Prolétariat ». Aucune de ces lectures n’est a priori suspecte de complotisme.

Gentiment, Reichstadt nous produit le catéchisme de la pensée autorisée dans son petit monde bien-pensant d’a priori non suspects: alors, Platon, Hegel, Marx, on a le droit. Les autres non: ils sont suspects. C’est comme ça, dans cette la dictature de la pensée anti-conspirationniste, il y a les a priori fiables et les a priori suspects.
L’a priori tient lieu, chez Reichstadt, de pensée et d’argumentation.

Reichstadt complotiste en chef

L’aveu de Reichstadt vient enfin:

Le pas avec le conspirationnisme est néanmoins franchi à partir du moment où l’on accuse abusivement ces entités d’ourdir des complots auxquels rien ne prouve qu’elles soient mêlées.

Personnellement, cette définition du complotisme me va bien. Le complotisme me paraît en effet consister à porter des accusations de collusion entre des gens dont rien ne prouve qu’ils soient mêlés.

En ce sens, Reichstadt donne une superbe preuve de sa manie complotiste. Lui qui vient de nous expliquer que la théorie du gouvernement profond en démocratie libérale était complotiste parce qu’elle était défendue par Plenel, Zemmour, Soral, Halimi, Peter Dale Scott et Meyssan. Ces gens-là n’ont effectivement aucun rapport entre eux. Seul Reichstadt les mêlent ensemble pour disqualifier une théorie sur laquelle il n’apporte aucun argument sur le fond, mais seulement des sophismes.

À force de se croire Blanche-Neige et de voir des nains partout, Reichstadt a oublié qu’il était lui-même un nain.

Source: Jusqu’ici, tout va bien…

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